J'ai un secret. Il n'y a pas que le Mont-Blanc
dans les Alpes, ni même quatre vingt deux sommets cotés à plus de 4000m.
D'autres sommets, proches de cette altitude prennent souvent la quatrième
marche du podium et se trouvent à tort délaissés des foules.
Le Bietschorn (3984m), disons le "bitch" horn (c'est facile à retenir!),
fait parti de ceux-ci et sa géographie proche des prestigieux sommets de l'Oberland
lui mériterait bien quelques mètres supplémentaires pour prendre du galon.
Son arête West s'apparente à un tas de gravas, sa face Nord plonge dans
l’oubli mais il nous reste son versant Est qui, combiné avec une descente
par l'arête Nord, constitue une des plus belles combinaisons avec l'arête
Sud ouest côté TD.
Ausserberg est un village typique du Haut Valais avec ses chalets, ses
pâturages à dahu et ses parcmètres. En général c'est toujours ainsi que
commence notre discussion avec les locaux: "Vous n'avez pas le droit de vous
garer ici..." et disons que les autocollants "Made in Jura" placardés sur le
Jumpy ferons office d'ayant droit !! et puis nous ne maîtrisons pas très
bien le dialecte hormis un "Polizei" qui revient fréquemment. Les
présentations faites, nous n'avons pas trop envie de pinailler dans les
palabres car une distance vertigineuse nous attend pour rallier la cabane.
La Baltschiederklause (2783m), est une cabane au nom imprononçable et à la
qualité irréprochable, estampillée du label "Made in Switzerland" :
propreté, qualité, déjeuné copieux ... et "dizipline". Nous bénéficierons
par la suite d'un blâme pour avoir dormi dans un dortoir qui ne nous était
pas attribué. Ici on ne badine pas avec le règlement, et heureusement, nos
plates excuses nous auront évité la peine capitale !. A notre arrivée,
difficile de savoir qui de nous deux était le plus ratiboisé, et cette bière
bien méritée, n'aura fait qu'accentuer notre état comateux, éloignant encore
un éperon Est qui nous semblait déjà bien distant (symptômes d’une fatigue
annoncée ?).
A 4h30, trois autres cordées pointent au départ, toutes en partance pour
l’arête Nord (AD+) et nous traçons seul notre chemin en direction de
l’éperon que nous abordons vers 3200m après une raide pente de neige qui
domine la rimaye. Les précipitations et le froid des jours précédents ont
entretenu une couche de neige fraîche qui nécessite les crampons mais ne
gêne en rien notre progression. Au final, les mètres s’avalent rapidement,
offrant de jolis passages en IV dans du rocher solide sans compter sur le
plaisir de se retrouver seuls en ces lieux. Le temps du Makalu est déjà bien
loin et notre patrimoine de globules s’en est allé de même. Notre
acclimatation fait défaut mais le rythme est bon et nous pointons sur le
sommet à 9h45 en avance sur les cordées de l’arête Nord. C’est par cet
itinéraire bien monotone que nous descendrons, satisfaits de ne pas avoir
choisi cette option en aller-retour, et motivés pour reconquérir ce
Bietschorn par son arête sud-ouest (TD) … pourquoi pas depuis le Stockorn.
Dans l’immédiat, sortons de nos doux projets car un retour moins paisible
nous attend pour rejoindre le départ du Baltschidertal et boucler une longue
journée alpine de 11h30.
