Rendez vous à Martigny à 7h, station Agip. Jeff, Ben, Fred, Olive et Isabelle, François, Pepe, Marco, le rédacteur, tous rejoints plus tard à Bourg St Pierre par un autre Marc, suisse celui-là, que je ne connais pas non plus. Dix en tout, réunis par notre chef bien aimé Marco pour fêter ses 40 ans, et pour passer une journée tranquille à randonner avec pour but d'atteindre le sommet du Petit Combin 3672m, soit quelques 2150m de dénivelés à avaler.
Je l'entends Marco me dire : << tu t'inquiètes pas, ce sera une sortie cool, techniquement sans aucune difficulté, tu peux te joindre à nous, même si tu n'es pas très affûté techniquement ni physiquement, je t'assure que tu peux vraiment être des nôtres, viens donc, c'est pas une rando réservée à une élite >>. Bien noté Marco !
8h 30, peaux collés, skis aux pieds, sac aux dos, Arva branchés, cœurs légers, sourires enjoués, nous entamons l'ascension en remontant le petit sentier d'été tout en neige plus franchement vierge qui serpente dans la forêt. Déjà, loin devant, Ben trace sa route, puis bientôt la nôtre, tandis que Marco file et s'arrête, cherche le bon angle, la bonne lumière, pour nous filmer, ou nous photographier, repart, bondissant, rejoint Ben.
On entend parfois des hurlements, des cris longs et comme plaintifs, une meute de louves en chaleurs peut être, Makalu-uuuu, Makalu-uuuu, repris ici et là par ceux qui ont du souffle à revendre, qui respirent encore. La montagne, enveloppée de ses teintes pastelles du matin, s'éveille et s'étonne.
Puis les arbres disparaissent, la neige n'est plus marquée que par les doubles sillons parallèles ponctués de part et d'autre par les empreinte des rondelles des bâtons, de ceux qui plus hauts, tracent au sens propre et figuré.
Pas le temps de faire pleurer Gaston, pas le temps de prendre une petite barre, une gorgée d'eau framboisée, de retirer un anorak pourtant déjà bien humidifié par la transpiration, elle est pas belle la vie me demande-t-on, mais si qu'elle est belle, j'en entends qui se racontent tout plein d'histoires, le talon gauche qui claque sur le ski gauche, suivi par le claquement du talon droit sur le ski droit, suivi par le talon gauche, etc, etc, voilà ma conversation, l'histoire que je me raconte, interrompue parfois par l'effort violent qu'il faut effectuer pour ne pas redescendre de plusieurs mètres en franchissant un passage en dévers tout en neige si dure que nos traceurs n'ont rien pu faire pour labourer la neige et faciliter notre progression. Olivier resté jusque là avec Isabelle se porte à ma hauteur, puis très vite me dépasse et disparaît.
Mais qu'est-ce que je vais foutre au Makalu avec cette bande de fous-furieux, et si je leur disais que, finalement, je me rends compte qu'il vaudrait mieux que je renonce…
Aujourd'hui la température est douce, le vent nul, l'altitude humaine… Marco m'avait dit, tu peux venir, tu verras, il y a des trekkeurs ! Comme si un trekkeur était une race à part, aux capacités moindres que nous qui sommes promis à de hautes destinées… Observant Isabelle je me dis que, celle-là, elle peut aller en haut de tous les sommets, elle vole carrément et si légèrement.
Monter, progresser, ne pas penser, ne pas regarder plus haut la pente qui se redresse, ne pas se poser de question ni d'ailleurs en poser, quelqu'un sait-il vraiment où nous allons…
Je n'en crois pas mes yeux, j'aperçois un petit groupe plus haut à l'arrêt, là où le soleil vient juste de faire son apparition. Makalu-uuuuu. J'arrive à leur hauteur, pose mon sac, en sors ma gourde et irrigue enfin mes cellules assoiffées. Je réalise que certains disposent d'une pipette aisément accessible sans avoir besoin de poser le sac ni de l'ouvrir, communiquant avec un sac à liquide. Ce système n'a rien de révolutionnaire et je me dis pour me consoler de ne pas disposer d'un pareil équipement qu'en haute altitude il doit rarement donner satisfaction car lorsque le froid est intense le liquide doit geler.
Plus bas quelques compagnons tout de même, plus bas encore la vision de l'impressionnante et magnifique bambée déjà accomplie. J'aperçois Ben qui entame une combe dont il est impossible d'entrevoir la fin, encore moins la sortie, et dont la largeur et l'inclinaison laisse entrevoir, si vraiment c'est dans cette voie-là que nous devons nous aussi nous engager, quelques conversions acrobatiques. Il est fou ce type, pas raisonnable d'autant qu'à notre droite, un cheminement naturel, permettant d'accéder à la langue du glacier, semble évident. Ça lui plaît pas au Ben, lui ce qu'il aime c'est l'inconnu. Ai-je le choix ?
Marco s'engage à son tour dans le couloir, suivi par Jeff, puis chacun, pour certains après quelques hésitations toutefois, se lance dans cette face sans nom et brutale. Combien de conversions avons-nous faites ? A peine en avions-nous terminé une qu'une autre se présentait. Après une heure de bagarre, tandis que la neige, bien tracée permet une progression sans trop de risque, et que les premiers sont déjà des points minuscules, et que disparaît de notre vue la base du couloir, aucun espoir de venir à bout de cette magnifique difficulté n'apparaît. Toujours pas la moindre trace tangible d'une quelconque issue. Nous sommes là pour nous entraîner, pour bouffer de la neige et de la pente, pas pour se raconter des histoires, ni se poser la question de savoir pourquoi on est là. Car si on flanche, là, aujourd'hui, que sera-ce dans trois mois, quand les pentes du Mak s'offriront à nos regards ?
Et d'une conversion ratée, et d'une reculade sur un passage gelée, on respire, on regarde aussi la splendeur du spectacle, derrière soi, putain de pente, re-conversion, toutes les vingt secondes une conversion, ça fait dans les combien au bout du bout des près de trois heures qu'on y a passé, pas difficile à calculer. A la fin de la journée, c'est sûr, ça fera quelques centaines.
Le Ben se marre quand j'arrive à sa hauteur, skis sur le sac car la fin du couloir est trop raide, nous avons déchaussé. Il doit se les avoir gelées depuis qu'il attend les derniers.
Déjà il est reparti avec Olivier, ils cherchent un passage pour prendre pied sur une partie moins raide menant peut être au sommet. En binôme nous progressons, skis sur le sac, et impossible pour moi de franchir un ressaut légèrement renversant, mes skis butent sur le rocher, on me passe une corde, je tire dessus comme un damné, tétanise, on me pousse, j'entends Marco me dire :" la partie sommitale du Makalu ressemblera à ce passage", c'est sûr que dans ces conditions-là il vaudra mieux que je reste dans ma tente. Finalement je contourne la difficulté, rejoins la troupe déjà en marche pour le sommet, en vue cette fois-ci.
Photo, films, il est déjà près de 15h, pas le temps de batifoler, ni de boire ni de bouffer, ni de parler, tout juste celui d'entendre qu'il faut garder les peaux sur les skis, c'est à n'y rien comprendre. Il y a tout simplement à comprendre qu'on va bien descendre mais qu'il va falloir remonter !
On remonte, on retire les peaux des skis, on descend, on s'arrête, on remet les peaux, on remonte, Benoît tu te foutrais pas un peu de nous, pas du tout, il se marre, les deux Marc se marrent, d'ailleurs le Marc suisse il est franchement marrant, tout le monde se marre, je me marre…
Ces mecs sont too much, ces mecs sont trop, ces mecs sont tout much, too much, trop-trop-trop. Isabelle se marre…tous ces mecs, tous ces mecs-mak !
Là plus d'équivoque ni de tergiversation, on y va carrément et pour de bon cette fois-ci, dans une neige d'une légèreté approximative mais les skis se régalent, ils enchaînent, pas question d'interrompre la course vers la vallée, oh la pelle que je m'offre, un roulé-boulé magnifique, peut être que Jeff a filmé avec sa caméra qui constitue comme une appendice à son bonnet, je suis sonné, repars, chacun trace son chemin, on se retrouve parfois, pour savourer, évaluer la prochaine portion, mais où sont-ils donc passés les Mak-mecs, ça va, j'aperçois Isa qui nous fait un beau cinoche, la croûtée, la soufflée, la cartonnée, elle aime tout.
Le jour décline sérieusement, je fais tout comme, et le sentier bien étroit, bon dur comme ils disent les savoyards, pas le choix il faut le prendre. En marche arrière, en travers, en chasse-neige, je l'ai pris, on aperçoit la route en contrebas, les phares des voitures, encore une gamelle et puis voilà, une grande mousse nous est offerte, Marc le suisse nous en raconte quelques bonnes et Ben nous confie qu'il ne savait absolument pas si ça "sortait" ou pas. J'en crois pas mes oreilles, on aurait tout redescendu après en avoir bavé pendant près de trois heures dans ce couloir étroit et raide, tout repris en sens inverse, Ben tu plaisantes ?
Ben ne plaisante absolument pas. Ce n'est pas sa spécialité. Sa spécialité à lui : les combes, les couloirs, le mixte, l'aplomb, le dévers, le 6, le 7, le 8 peut être. Ben c'est un super Mak-mek, c'est une chance d'avoir vécu une journée comme celle-là, grâce à lui, grâce à Marco.
Alors malgré tout je leur dis merci. Et à bientôt.
Arnauld
